| Jean-Louis MATINIER (Philippe Renaud) |
photo © Jacky Lepage
Jean-Louis MATINIER est un de ces musiciens humble et discret qui pratique son art dans un respect total avec son public ou ses partenaires. L'un des rares aussi à jouer de manière quelque peu anachronique un instrument dit populaire, donc standardisé. Originaire de Bourges, le "Centre" de la France, région réputée pour ses bourrées et autres danses folkloriques, il étudiera l'accordéon de manière tout à fait normale au Conservatoire de cette ville et se perfectionnera avec différents professeurs, classiques comme André Montand, puis contemporains comme Max Bonnay.
Comme beaucoup d'adolescents, il hésitera pour choisir sa voie, tiraillé entre la pop des années 70 (Soft Machine, Pink Floyd, Magma), musique "dans laquelle il n'y avait pas d'accordéon, et c'était frustrant ; mais l'envie de m'exprimer musicalement était bien là" (Accordéon Magazine n° 48, novembre 99), et un engagement plus personnel. Après quelques séances de publicité et autres musiques alimentaires, son engagement au sein de l'Orchestre National de Jazz sera déterminante. Mais il avait précédemment, lors d'une création au Festival de Paris, déjà rencontré ceux qui allaient former l'ossature de la meilleure formation de cette structure, celle dirigée par Claude Barthélémy. Confronté aux Denizet, Godard, Ponthieux, Matinier a pu se forger une solide réputation, occupant alors la place de Marcel Azzola, alors indisponible. C'est donc tout naturellement que Barthélémy le rappellera pour l'ONJ, période 89 - 91. Trois ans d'incessantes tournées, de concerts quasi quotidiens, une expérience très forte. "Parce que la musique en elle-même était forte, je pouvais m'investir comme accordéoniste à l'intérieur d'un grand orchestre, avec l'orchestration d'un big-band". Lorsqu'on réécoute les deux Cds du groupe, "Claire" (89/90) ou "Jack-Line (90/91), l'intégration de l'accordéon est réelle. "Un Momentito" lui permet de s'exprimer totalement d'entrée de jeu. Sa manière d'imposer le thème (aidé en cela par son complice Renaud Garcia-Fons à la contrebasse, qui lui donne une assise en or), avec une sonorité énorme, ne compromet en rien la notion de big-band, même si le morceau est joué en duo. Il faut percevoir dans ce magma sonore de qualité ses autres interventions. Ce groupe était construit de telle manière qu'il a donné à l'institution nationale ses seules (?) lettres de noblesse (pour l'instant, attendons Paolo Damiani). Dans "Jack-Line", Matinier impose d'emblée sa patte dans "Airegin", un morceau de Rollins revisité sauce Barthé. Il ne fait pas uniquement partie de la rythmique, mais donne à l'ensemble pourtant fourni, une coloration typique. La riche idée d'apporter cette sonorité particulière revient à Barthélémy, qui a su dès l'origine du projet, réunir LE groupe qu'il fallait. En dehors de toute polémique sur l'utilité ou non d'une telle réalisation, il faut reconnaître au guitariste un certain flair et un total discernement.
Mais l'ONJ n'est qu'une étape pour Jean-Louis Matinier. Celui pour qui l'utilisation "classique" ou "traditionnelle" de l'instrument n'est jamais évoqué fonce tête baissée dans le milieu sans arrière pensée, et ses choix de partenaires découlent tout naturellement : Gianluigi Trovesi, Louis Sclavis, les anciens de l'ONJ, Michaël Riessler, Michel Godard, (avec qui il formera "le Bûcher des Silences"), Valentin Clastrier, Jean-Luc Ponthieux, Bruno Chevillon, Claude Alvarez-Pereyre, Renaud Garcia-Fons. "Avec Renaud, on était collègue de pupitres à l'ONJ. On a commencé à improviser dans les loges, quand on se chauffait. On a trouvé que cette réunion basse-accordéon appelait beaucoup de modes de jeux différents et complémentaires" (in Accordéon Mag. préc. cité). L'actualité brûlante de l'accordéoniste français réside dans ce disque, "Fuera" (Enja 9364-2) en duo avec le contrebassiste. Voyage (inter)planétaire, avec l'Italie très présente ("Bari", "Ruvo"), la Mer Blanche, le Byzantin, treize titres qui laissent tantôt la nostalgie s'insinuer à travers les pores de la peau, mais sans pleurnicherie. On est loin de la gouaille, de la sentimentalité de bazar. Libérée de la contrainte orchestrale, les deux musiciens prennent les choses en mains, sans faille, complicité (vieille de plus de dix ans) oblige. "On se connaît bien musicalement et on peut donc travailler chacun de notre côté sans avoir besoin de nous voir sans arrêt". D'ailleurs, le côté orchestral est bien présent. Une écoute un peu "poussée" du disque laisse résonner des harmoniques faites pour un quintet. Cela est du, explique Matinier, "à l'ampleur du son, avec un spectre très large et une question de timbres, la contrebasse à l'archet par exemple". La similitude du son est frappante dans un thème comme "Sanlucar". L'ingénieur du son s'appelle Walter Quintus... Une référence. L'homme par qui bon nombre de musiciens allemands, Joachim Kühn en tête, "sonnent" de cette manière inimitable. C'est là aussi probablement l'explication principale de ce rendu orchestral, une dextérité dans la façon de rendre un travail déjà ciselé, il ne reste plus qu'à accentuer la chaleur des deux instruments, du bois et du vent, mais surtout du souffle, qu'il sorte des ouïes ou des poumons expressifs et non pas limités comme certains aiment à le faire croire. Ce duo est la meilleure forme d'expression possible pour l'accordéoniste, car il sait aussi bien imposer son savoir-faire que se mettre au service d'un partenaire, partage équitable, parité totale, et non pas interventions dirigées ou calculées. Et puis surtout, la liberté : sur scène, l'improvisation prend des proportions inimaginables en studio, où l'on doit respecter les formes. "Sur scène, on est plus libres, plus à l'écoute l'un de l'autre... La part d'improvisation est plus grande, l'un surprend l'autre et réciproquement, on n'est pas tenu à un minutage, les morceaux prennent plus d'ampleur" (in Acc. Mag, préc. cité).
Jean-Louis Matinier est en tournée, toujours, tout le temps... "Pas le temps de préparer un press-book, de soigner une biographie, une discographie...". L'artiste totalement libre, complet, fier de son art et ouvert sur un monde qu'il parcoure sans cesse, que ce soit avec Juliette Gréco, ou ses copains de la musique contemporaine, Howard Levy, Michaël Riessler et l'Orchestre de Münich, ainsi que dans l'Electric Five d'Enrico Rava. Il sera présent dans l'orchestre de Renaud Garcia-Fons, "Oriental Bass", notamment au Mans le 27 avril, et aussi avec le Nonet de Gianluigi Trovesi (disque à paraître).
Merci à Francis Couvreux / Accordéon Magazine.
Discographie sélective :
ONJ :
Jack-Line
Claire
Valentin CLASTRIER :
Hérésie 1991 SILEX Y225402
Michaël RIESSLER :
Héloise. 1992 WERGO 8008-2
Le BUCHER des SILENCES :
Dito 1994 SILEX Y225040
David FRIEDMAN/Anthony COX/Jean-Louis MATINIER :
Other Worlds 1997 Intuition 3210-2