Joëlle Léandre - Poétique


Propos recueillis par Bertrand Serra, Paris 18e ardt, le 4 Mai 2001


Dernièrement, un magazine français m’a demandé de choisir cinq disques parmi mes favoris, les cinq à emporter sur une île déserte… J’ai autant écouté Monteverdi que la Callas, Weather Report qu’Ella Fitzgerald, autant Xenakis que Cage, la liste est longue… Sélection impossible à établir tant je me suis nourrie de cette diversité d’écoute, mais aussi de fragments venus d’autres territoires. Mes lectures, mon vécu, tous ces regards posés, portés sur le monde, visions, sons, idées de structures, objets hétéroclites, glanés ici et là, dans des galeries, au vu de chorégraphies insolites, à l’écoute de souffleurs, se retrouvent aussi par bribes, assimilées, diluées, transformées, dans ma musique. L’hétéroclite, le divers, c’est le quotidien, inépuisable, qui nous les propose. Le monde se répercute par échos en moi, se déplacent par réverbération, assimilation. Un magazine ouvert dans lequel on pioche une idée, la ressasser, par association se connecter à une autre, les rapprocher, repiquer une graine prise ailleurs, la sonnerie du téléphone pour une rencontre inattendue, et tout ce temps inutilisé chaque jour pour revenir sur soi, pour continuer à creuser, s’enrichir. Il faut donner forme à ce chaos (sous peine de perdre la tête), en extirper des éléments, les agencer entre eux. C’est un terreau de réflexion pour l’improvisation. Elle se joue en souterrain à ces instants, dans le cours ininterrompu de la vie.
Être musicienne revient à descendre dans la rue, vivre sans cesse en vibrations. Je suis comme une abeille qui récolte, produit, une abeille qui transforme en miel ce qu’elle cueille tous les jours, à l’aide de cet objet en bois. C’est là précisément que prennent forme s’assemblent, s’agencent les produits de ma récolte. Je m’y acharne avec patience.
Pour rendre compte de cet état - état de vie, manière de vivre, le mot poésie me parait inadéquat. Je préfère utiliser celui de poétique. Poétique forgée à l’aune d’une dialectique incessante entre le quotidien et une urgence intense de vivre (chaque jour peut être le dernier), regard violent regard de feu, se confronter au monde, par le biais d’une ouverture incessante, nécessaire pour s’aventurer, cheminer, réfléchir, fondamentale pour une mobilité extrême.. C’est une sorte de mystique : être à l’affût de quelque chose d’impalpable qui bat au cœur du monde, vibration intensive, indicible bien sur, quelque chose de transcendantal, de spirituel. Et de ces explorations en dehors et en dedans simultanément, rapporter le plus de connaissance, pour ne pas cesser d’approfondir le sillon : dur labeur, mais l’instrument s’y prête. Je me saisis parfois comme une paysanne des sons, laborieuse, avec son outil sonore qui remet inlassablement à l’ouvrage ce qui est en soi. Voilà ma poétique, simple et rudimentaire, d’être au monde.
C’est une vision du monde que tu construis patiemment, en travaillant inlassablement pour établir des connexions singulières, construire des passerelles surprenantes, transversales pour ne pas juste ouvrir des tiroirs où sont classés des petits savoirs destinés à expliquer le monde, le mettre en cubes, à le rendre propre. Il faut nettoyer, balayer tous les jours son monde, regarder dedans ; je ne crois pas à la brillance, soyons opaque. J’aime brasser, et l’opacité. Ne pas savoir mais expérimenter. Explorer, intérieur et extérieur, dedans et dehors en confluences. Léandre / méandre. Chercher sans vouloir trouver, sans but sans finalité, nomade sur la route, ici et maintenant, l’important est le chemin.
Ce sont toutes ces expériences du réel qui m’enrichissent. Et la poésie, en mots, évidemment. Par la lecture d’abord, cet acte qui nous porte, nous colporte, rencontres résonances furtives au détour d’un texte, l’oralité et la matière du langage, et la spontanéité du diseur. La lecture de Gertrude Stein (sa pensée déclinée sur un mode répétitif, m’a marqué de son empreinte), Borges, Michaux, les dadaïstes furent par exemple des voyages extraordinaires.
Pour les Oiseaux de John Cage a aussi été important pour moi, pour la poésie du son. Je l’ai lu à 20 ans, seule, quand je découvrais par hasard Duchamp. De la pensée brute, dérangeante avec cette impression que les réponses aux questions posées venaient d’ailleurs : une ouverture d’une amplitude inouie m’était dévoilée. Ce décalage insolite dans la conversation, sorte de hiatus concentré d’espièglerie et de non-sens, laissait soudain passer la promesse d’une immensité, à défricher. Cette posture, cette stratégie éminément poétiques évitaient le psychologique, et te donnaient la liberté en tant que lecteur d’entendre la réponse de Cage, de l’entendre à ta manière, avec ta sensibilité, ta liberté. Il pratiquait de même pour l’interprétation de ses compositions. La voie qu’il empruntait pour te propulser dans son univers était fabuleux. Il te demandait d’être responsable, de définir ta place, de la redéfinir, de donner ton signalement avec sa pensée.
Par rapport à un point sur la partition, certaines intonations devaient être définies en fonction de ta lecture. Décider toi-même de la teneur du son. Petit, moyen ou gros point, choisir quel crescendo te convient, l’indication ne servant qu’à t’orienter.
Chaque son est unique, et John Cage nous a appris la déhiérarchisation des sons. Un frigidaire qui sonne, vrombit, par la fenêtre des enfants qui jouent, crient, une cantate de Bach, tout se vaut. La poésie du son, des sons, la matière et la richesse sonores appréhendées dans toute leur multiplicité et leur diversité. Pour pratiquer cette démarche, il faut beaucoup aimer le sonore, les sons, tous les sons, leur attaque, leur volume, leur durée, leur couleur, donner son engagement, sa responsabilité sur chacun d’eux. Libre, mais responsable,. Cage ce fut « être soi ». Cage ce fut de la liberté. Une cage fermée est tellement ouverte au monde. Cage est présent, constamment, dans ma réflexion.

Poésie des sons, poésie des mots : une autre pâte, pourtant peu différente.
J’ai travaillé avec des poètes, souvent en duo. Avec Franco Beltrametti, Nanni Balestri qui m’a invité à deux reprises à un festival de poésie, à Venise, à Rome ensuite, avec Tom Raworth, Jean-Jacques Lebel, Julien Blaine, Tarkos, Joël Hubeau ; tout se joue dans la spontanéité du texte, du temps. Dans l’instant, se noue le son et le texte, dans l’improvisation. Comment, lui, va-t-il, ce texte, le susurrer, le crier, le dire, le travailler grâce à quels moyens ? Le mot, le langage, la parole. Il ne s’agit pas de signifiant ni de signifié mais de diction de volume, d’allocution, étroitement liées par le timbre: le texte comme espèce sonnante et sonore, le rythme. Le verbe reste pour moi très proche du langage musical. Juxtaposer un adjectif, un pronom, un verbe – la syntaxe musicale : en ce sens, ma manière de jouer intègre quelque chose de narratif.
J’écris également. Nous vivons dans une société où le composer prévaudrait sur l’improviser, l’oral. Découpage du monde que nous retrouvons dans une certaine conception occidentale du corps ; le corps dressé, figé dans un répertoire, replié sur certaines positions, sur un certain rendement, qui entretient un rapport étriqué à la respiration, à l’interprétation. Le corps policé, où proposer une interprétation relève de l’hérésie : il faut coller à la partition, ou bien être Glenn Gould. Toutes les interprétations se ressemblent, à un déplacement près, toutes les émotions sont cadrées.
Au lieu de cela, j’aime matérialiser la musique avec mes doigts, mon sang; se détacher de réflexes de dressage, se défaire de son savoir, chercher un son de trompette, de piccolo, une percussion, un grain particulier : extirper des sons qui te surprennent toi-même, qui te font grandir, enrichissent ton vocabulaire.
Naturellement le besoin de donner sens importe. Plutôt que de narration je parlerai de sens à un dit, en action comme un peintre prend du rouge, du jaune, du vert, compose, agence ces couleurs au fil de son inspiration intense. Comme une écriture, mais sans histoire. Quand j’improvise, le premier son, le premier geste portent en germes la résultante de la pièce finale. Le sens est déjà dans les premiers matériaux. Je prends une allure, pianissimmo ou autre, et je m’attache à tenir cette cohérence jusqu’à la fin …
La confrontation au texte, je l’ai vécu aussi par le biais du théâtre. Munie d’un texte, j’ai la liberté d’en trouver la dramaturgie sonore. IL faut s’en imbiber, s’inventer un scénario et en tâtonnant, trouver une traduction sonore apte à anticiper, souligner parfois (en évitant la redondance). Accompagner un texte demande une mobilité subtile où le pompeux et le redondant sont des écueils à éviter. Quand le texte et le son se chevauchent trop, la mis en scène et en son s’annulent se neutralisent. La distance adéquate doit être cherchée sans cesse
Là aussi, comme dans mon travail avec les poètes, je prends en compte la voix et le timbre des comédiens.
Avec un poète, nous travaillons tous deux dans l’oralité. Le premier poète, Homère, l’aède, dit et scande. Travailler avec des poètes constituent pour moi un grand plaisir. La rencontre poétique se joue nécessairement à deux, en corps à corps, en intimité ; sentir les vibrations, la gestuelle, la rythmique, du lecteur, de l’acteur, de l’actant – sa spontanéité. Et se jeter à l’eau, à deux, dans le son en se faisant confiance, faire circuler des flux d’amour, se heurter se bousculer aussi, construire déconstruire. Vivre qu’est-ce sinon tout cela à la fois, simultanément, successivement ? J’aime profondément ces rencontres. Pour cette raison, je produis beaucoup.
A l’approche de la cinquantaine, cet état d’ouverture, d’aller vers l’autre, aimer sa différence, l’interroger sur son être, ses désirs, le sonder, m’est essentiel.
C’est un travail qui devrait nous rendre plus humble. Accepter l’erreur, se mettre à nu. Être humain, simplement.



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