Jean-Jacques Avenel, un contrebassiste en liberté(s)

Propos recueillis par Claude Colpaert

photo © Jacky Lepage


Inséparable des aventures de Steve Lacy depuis plus de vingt ans, Jean-Jacques Avenel est aussi devenu l’un des contrebassistes les plus demandés de l’Hexagone, où l’on s’arrache à juste titre sa sensibilité à fleur de cordes et son dynamisme lyrique.
Récemment, ce sont le vibraphoniste David Patrois et le flûtiste Michel Edelin qui ont fait appel à ses services. Sans oublier les pianistes Jacques Labarrière ou Gaël Mevel, et son trio africain qui risque de faire parler de lui.

La première fois que je t’ai entendu jouer, c’était dans un club lillois, la Boîte à Musiques, au début des années 80, en duo avec le saxophoniste Daunik Lazro. Quel souvenir gardes-tu de cette rencontre?

Un très bon souvenir... Je ne dis pas qu’un jour on ne refera pas un bout de chemin ensemble... Avec Daunik, on a joué pendant au moins trois ans. C’était une période où on cherchait beaucoup. Je cherchais ma voix, mon son, une façon d’être bien dans la musique. Avec Daunik, à chaque fois c’était l’aventure. On prenait des risques, c’était fragile, ça ne marchait pas toujours, mais j’ai beaucoup de respect pour cette période. Le free jazz en France, c’est tout le début de ma carrière, avec Noah Howard, Takashi Kako, Oliver Johnson, François Tusques, le quartet de Frank Wright où j’ai remplacé Alan Silva... Même si j’ai fait depuis des expériences bien différentes, je ne renie rien de cette époque, beaucoup de choses dans mon jeu actuel viennent de cette période. Tout a changé, moi aussi, la musique a évolué, on ne peut plus appeler ça « free jazz », on peut toujours se référer à cette musique comme principe, mais je pense qu’on ne peut plus la jouer comme on la jouait à cette époque, le langage s’est développé. A l’époque, c’était, pour Daunik, pour moi et pour quelques autres, comme une façon d’apprendre à marcher sans ces règles qui nous pesaient un peu, à savoir les règles harmoniques du be bop qui ne correspondaient pas forcément à ce qu’on avait envie de faire. Même si cela ne nous empêchait pas d’adorer par ailleurs Charlie Parker, on avait envie de créer notre propre espace.

Est-ce que tu penses être revenu aujourd’hui vers des structures plus « classiques » ?

A mes débuts j’avais des problèmes avec les structures, j’avais envie de les casser. C’est une histoire de culture, de compétence et d’habileté. L’essentiel pour moi, c’est de me sentir libre de pouvoir exprimer ce que j’ai envie d’exprimer, ce qui demande parfois des structures plus ou moins souples et plus ou moins larges. Disons que pendant ces vingt dernières années j’ai fait sans doute un trajet vers certaines structures, celles de la musique de Steve Lacy, et même celles du be bop, même si ce n’est pas la musique où je me sens le plus à l’aise. Je travaille aussi de plus en plus avec des musiciens africains, j’ai un trio avec un joueur de balafon et un joueur de kora. Je joue la kora et la contrebasse dans ce groupe, comme ça on change les couleurs. Comme j’avais un peu une connaissance de cette musique, de ses structures et de ses rythmes, cela a été assez vite pour m’intégrer. Ecouter de la musique africaine c’est fantastique, mais il faut savoir que cette musique a des règles très strictes qu’on ne peut pas transgresser comme ça. Au sein de ce trio on apprend chacun l’un de l’autre, moi j’apporte une ouverture que mes partenaires n’ont pas forcément. C’est une expérience qui me passionne.

T’est-il arrivé de jouer de la kora avec Steve Lacy ?

Très rarement. Dans la musique de Steve, il y a déjà beaucoup d’informations, dans le sextet, la façon dont Bobby Few joue du piano couvre déjà suffisamment d’espace. Et puis Steve est un compositeur tellement généreux, l’urgence est de jouer ses morceaux.

Est-ce que tu penses que la musique de Steve Lacy est devenue plus sage ou bien est-ce parce qu’on s’est habitué ?

J’aurais tendance à dire qu’on s’est habitué. C’est comme Monk, au début c’était un scandale, au bout de quinze ans c’était devenu quelque chose de normal, tout le monde avait assimilé cette façon de jouer. Je pense qu’il y a encore des gens qui ont des problèmes avec la musique de Steve, ce que je comprends d’ailleurs car ce sont des structures assez spéciales, mais le son de Steve, sa façon de se poser dans l’espace, tout le monde commence à s’habituer à ça, c’est tellement beau de toute façon.

Qu’est ce que ça fait de jouer avec quelqu’un depuis si longtemps ?

Je t’ai dit que j’étais né musicalement avec le free jazz. Je pense que je me suis vraiment développé dans la musique de Steve Lacy, parce que justement il m’a toujours laissé cette liberté que tu ne trouves pratiquement pas ailleurs. Il n’y a pas beaucoup de thèmes, la musique de Steve marche quelques fois sur des harmonies, dont je respecte bien sûr la trame, j’ai une ligne de basse, mais le plus souvent on s’inspire de ce qu’on veut, du rythme, de la mélodie ou d’une idée. Steve ne m’a jamais dit comment jouer, ni fait de réflexions sur ce que je jouais. C’est la plus grande liberté que j’ai jamais trouvée, dans le cadre d’une structure évidemment. A un moment de ma vie j’ai eu besoin de structures, et je n’avais pas la maturité suffisante pour les créer moi même. Comme j’étais déjà ami avec Steve, cela s’est passé naturellement, et il m’a laissé une telle liberté que c’est vraiment dans sa musique que je me sens le plus à l’aise. Je peux aller où je veux.

Tu joues également dans le groupe de Steve Potts...

Steve Lacy et Steve Potts ont 25 ans de musique en commun... Cela se ressent, même si la musique de Steve Potts est différente, le matériel est différent, plus proche du blues, plus direct peut-être - ce n’est pas une critique -...

Comment s’est faite la rencontre avec le pianiste Jacques Labarrière ?

Par l’intermédiaire du batteur Jean-Louis Méchali, qui est un vieux copain. C’est un trio intéressant, qui n’a rien à voir avec ce que j’ai fait jusqu'à présent, la musique est plutôt sophistiquée, avec des harmonies assez spéciales, mais il y a dedans beaucoup d’espace, une grande liberté. C’est hélas un trio qui a peu l’occasion de tourner.

Et la rencontre avec Gaël Mével ?

C’est un pianiste qui a une musique très originale. Un jour il m’appelle : « j’aimerais bien te rencontrer pour qu’on répète ». Je le reçois un peu sèchement, du genre « excuse-moi, j’ai beaucoup de boulot, je ne te connais pas, rappelle-moi ». Il me rappelle effectivement, je lui demande pourquoi il insiste tellement pour m’appeler moi, des bassistes à Paris, il y en a cent. Il a alors cette phrase toute simple que je n’oublierai jamais : « c’est à cause de la musique ».
Je me suis dit qu’il y avait urgence... La musique de Gaël est extrêmement compliquée, avec des trucs rythmiques impairs qui changent tout le temps. C’est très compliqué mais en même temps ce n’est pas compliqué pour être compliqué, c’est vivant, tu sens que c’est une musique qu’il a en lui. Je pense ne jamais avoir travaillé autant sur une musique, j’ai encore beaucoup de mal à la jouer mais à chaque fois je trouve cela très intéressant, bien sûr ce n’est pas ça qui va faire exploser la planète, ce n’est pas fait pour se lever ou taper du pied, c’est une musique très intimiste, mais j’y suis très sensible...
Je ne joue pas avec beaucoup de pianistes, il y a aussi Zool Fleischer, qui a une tonne de musiques très personnelles, et qui lui non plus n’est pas assez connu...

Est-ce que ton disque solo de 1985, « Eclaircie », sortira un jour en cd ?

Je ne sais pas... si je le sortais, j’aimerais y ajouter quelque chose. Je crois que c’est un travail honnête, qui correspond à ce que je faisais à l’époque. Ce que je fais actuellement avec mon trio africain va un peu dans le même sens. J’espère qu’il y aura un disque avec eux un jour.


Discographie sélective :
1999 : Steve Lacy / Roswell Rudd « Monk’s dream » (Verve 543 0902)
1996 : Gaël Mével « La lucarne incertaine » (AA 312 618)
1995 : Jacques Labarrière « Entre trois & cinq » (Quoi de neuf docteur 029)





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